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Drôles de fonctionnaires

  • Photo du rédacteur: Guillaume Tardé
    Guillaume Tardé
  • 26 nov. 2025
  • 6 min de lecture

— Il y a un an jour pour jour, on allait aux Petites-Dalles tous les deux, vieux, remarqua Aurélien, ramassé sur la place passager de la Fiat Panda rouge vif de ma grand-mère.

C’est une sacrée voiture, Titine. Elle a ses défauts, ses caprices, il faut savoir la ménager, mais elle vous mène toujours à bon port. Toutefois, sa forme cubique ne permet qu’un aérodynamisme relatif et, à 100 km/h, on se croirait à l’intérieur d’un réacteur d’Airbus A380, la vitesse en moins. Aussi, je notai la remarque d’Aurélien, mais ne pris pas la peine de répondre, parce qu’il faut hurler pour se faire entendre et que ce ne sont pas des manières de parler à un copain. Le vacarme nous obligeait à la contemplation et ce n’était pas mal non plus.


Semblable à un formidable navire à vapeur, la centrale de Porcheville soufflait, par ses hautes cheminées, une fumée sombre qui devenait le ciel même. Et les lourds nuages noirs se déversaient sur la Seine comme une nappe de pétrole visqueuse. À la faveur d’une éclaircie, j’engageai Titine dans la sortie n°25 de l’autoroute A13 en direction de Fécamp. La fourrure des forêts prenait des reflets fauves. Le jour laissait place à la nuit. Débarrassée de son voile de brume, une imposante lune baignait la campagne dans une obscurité laiteuse.


Aux abords du Froc Pinel — qui est un vrai nom de bourgade —, sous la lueur blafarde d’un lampadaire, deux hommes agitaient un panneau de carton sur lequel se détachait en lettres noires : FÉCAMP. Je jetai un coup d’œil dans le rétroviseur central. Derrière nous, le néant. Pas une lueur de phare. Seulement des champs noirs aux reflets argentés où furetait un vent frais. Nous étions leur seule chance de salut.

Je me rangeai donc sur le bas-côté ; on fit de la place dans l’espace restreint de Titine, on claqua les portières et on ne commença les présentations qu’une fois la marche avant enclenchée. On eût dit des résistants qui se pressaient dans la nuit humide pour préparer quelque action héroïque au péril de leur vie. Enfin, c’est ce que je voulais bien me raconter, mais nos marinières accordées sans concertation préalable avec Aurélien nous donnaient davantage des allures de mimes que de maquisards. Si, pour nous, c’en était cuit d’un destin à la Jean Moulin, nos deux passagers, eux, faisaient la blague.

— Moi, c’est Thibault, dit celui qui s’était installé derrière moi en tendant sa main puissante et froide entre les sièges avant.

Ses minces lunettes rondes, son regard franc, sa voix forte, son sourire chaleureux et ses moustaches parfaitement entretenues lui donnaient un air naturel de bon camarade.

— Moi, c’est Philippe, ajouta l’autre.

Philippe avait un physique plus sérieux, pour ne pas dire austère. Son long visage émacié respirait la timidité. Ses traits se détendaient toutefois quand ses fines lèvres parvenaient à esquisser un sourire.

Aurélien mena d’abord l’interrogatoire :

— Qu’est-ce que vous faites là, alors ?

— On est en formation pour devenir fonctionnaires, et on doit rallier Fécamp en stop, répondit Thibault.

Drôle de formation, pensai-je. Aussi entrepris-je de glaner plus d’informations.

— Ah oui ? Pour quel type de poste ?

— C’est compliqué, trancha Philippe.

Je savais que les résistants ne parlaient pas facilement, mais ceux-ci étaient coriaces. Je dus me résoudre à employer la manière forte.

— Ça fait une trotte, Fécamp, d’ici, à pied…

— Moi, j’ai fait une école d’ingénieur, dit Thibault, qui avait enfin compris à qui il avait affaire.

— Laquelle ? demandai-je sans délai pour ne pas lui laisser le temps de se murer à nouveau dans le silence.

— Les Mines.


Ce que je prenais pour une nature secrète était en fait de l’humilité. Les deux compères étaient gênés à l’idée de dévoiler qu’ils sortaient fraîchement des meilleures institutions pour se lancer à l’assaut des hautes sphères de la fonction publique. On se prit d’affection pour ce binôme de tronches, et nous décidâmes de les mener aux portes de leur hôtel.

Les histoires s’enchaînèrent. Thibault raconta son voyage au Mexique dont il était revenu une semaine plus tôt. Il avait sillonné des bras de fleuves inconnus à bord d’une pirogue. Philippe, lui, revenait du Maroc où il avait vadrouillé un moment.

Tout matheux qu’ils étaient, ils racontaient drôlement bien les histoires. Si bien même que je ne m’aperçus pas que nous quittions le plateau pour plonger par la route à lacets vers Fécamp et son port endormi. Nous débarquâmes nos deux colis devant l’hôtel d’Angleterre où quelques têtes à lunettes vissées sur des polos formaient le comité d’accueil.

Je m’apprêtais à les saluer non sans émotion quand Thibault nous fit une proposition difficile à refuser :

— On va tous manger à la crêperie La Cave du Salut, on vous invite.

Je m’étais arrêté par simple bonté d’âme, mais un repas à l’œil ne se refuse jamais. Encore moins quand on n’a pas de provisions pour le soir. Nous laissâmes la cohorte d’ingénieurs y aller à pied, Titine ne pouvant accueillir toute la troupe.


Après quelques mètres, je vis dans mon rétroviseur un homme courir à grandes enjambées derrière nous. Je crus d’abord qu’un Fécampois en avait après la plaque d’immatriculation qui affichait outrageusement le numéro 75 — qui ne jouit pas d’une grande popularité dans la région — mais, à mieux y regarder, c’était Thibault, à bout de souffle, qui croyait pouvoir concurrencer les 90 chevaux d’une Panda avec ses jambes. Pour tout ingénieur qu’il fût, cette entreprise me parut d’une ignorance crasse sur les capacités d’un moteur à explosion.

J’eus de la peine pour ce futur chef de la nation et décidai de ralentir. Lorsqu’il fut assez proche, il grimpa sur le bord du coffre et s’accrocha aux barres de toit. Ils avaient décidément de curieuses façons de voyager, ces fonctionnaires.


La Cave du Salut dévoila sa façade sur la droite. Il n’y avait ni cave ni salut. La devanture éclairée de néons roses n’annonçait rien qui vaille. À l’intérieur, des vitraux encastrés dans les murs tentaient vainement d’apporter de la couleur à l’éclairage blafard. Je m’apprêtais à passer commande quand je vis les premières galettes arriver en salle. Trop cuites sur les bords, elles étaient recouvertes d’une pyramide de frites au centre. Je sais bien que la Normandie et la Bretagne se chamaillent sur un tas de sujets — Mont Saint-Michel en tête — mais en servant de telles horreurs, le tenancier de la Cave du Salut ne l’emporterait pas au Paradis. Nous proposâmes à nos deux compagnons de route d’aller s’enfiler quelques pintes parmi les habitués du bistrot d’à côté.


Le vieux troquet aux boiseries surannées baignait dans une moiteur poisseuse. On entendait des éclats de rires gras et sincères, des altercations amicales et des histoires de mer toujours enveloppées de mystère et de pudeur. Dans un coin, un homme repoussé à bonne distance du zinc par un ventre rond et tendu à l’extrême se contorsionnait comme un fou pour attraper son verre. D’autres, plus jeunes, nous défiaient du regard, clope au bec. Qu’ils se rassurent : les quelques Fécampoises de l’établissement n’étaient pas notre priorité. Nous, tout ce qu’on voulait se résumait à un feu et une bouteille de vin.

Thibault fut immédiatement emballé par l’idée. Il n’hésita pas à déserter son groupe, décidément trop sérieux, pour nous suivre en direction des Petites-Dalles.

Titine avait des fourmis dans les pneus. À quelques kilomètres de l’arrivée, elle s’emballa sur un rond-point, envoyant balader par la fenêtre les divers objets posés sur le dessus de la boîte à gants.


— Mon passeport ! hurla Aurélien.


Titine, qui s’était engagée dans l’une des sorties, fit volte-face, bien aidée de son frein à main, et s’en retourna sur le bobinard. Alors qu’Aurélien récupérait tout ce qu’il avait perdu et que Thibault se soulageait, Titine s’impatienta. Sans crier gare, elle se mit à déraper autour du rond-point en crissant des pneus. Bientôt, l’odeur de gomme brûlée remplaça l’air pur de la campagne. Aurélien et Thibault comprirent qu’il ne fallait pas la contrarier davantage et remontèrent immédiatement à bord.


Elle devait humer les premiers embruns Titine parce qu’elle frémissait de toute sa tôle dans les virages. Nous traversâmes le village baigné de silence et d’obscurité, puis, dans un dernier virage vers la gauche, nous nous engageâmes sur la rampe de mise à l’eau des bateaux. Les pleins phares plongés dans la Manche, Titine s’arrêta. Alors, sans nous concerter, nous nous jetâmes hors de l’habitacle.

Dans une joyeuse furie, Aurélien, Thibault et moi enlevâmes nos vêtements pour nous jeter nus et ivres dans le ressac. La température de l’eau fit toutefois vite oublier l’euphorie, et nous remontâmes vers la maison et sa cheminée. On n’en menait pas large, grelottants et débraillés autour du feu.


Un instant, je m’interrogeai sur la tournure des événements depuis que nous avions entrepris de porter secours à deux auto-stoppeurs. Si la France finissait dans le même état que ses futurs fonctionnaires, nous n’étions pas rendus. On passa la soirée à discuter de tout et de rien en buvant du vin, et j’offris le gîte pour la nuit, n’étant pas en état de raccompagner notre ingénieur.


Le lendemain, alors que nous allions rendre la brebis égarée au troupeau, je décidai d’un dernier détour : la librairie Le Chat Pitre. Nous nous offrîmes mutuellement un livre, en souvenir les uns des autres, puis nous laissâmes Thibault comme des parents laisseraient un enfant à sa première colonie de vacances.


Sur le trajet retour vers les Petites-Dalles, Aurélien observa longuement l’ouvrage offert par Thibault : un épais volume de Ken Follett, de près de mille pages.

— Mouais. Je m’en servirai pour caler un meuble…


Avec tant d’ingratitude, après ce que nous avions partagé avec Thibault, pour Aurélien aussi le salut paraissait mal engagé.

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